Téléphonie fixe d'entreprise

Introduction

arcep

L'Arcep a lancé au cours de l'été une consultation publique, ouverte jusqu'au 28 septembre, dont l'objet est "le bilan du cycle en cours et les perspectives pour le prochain cycle d’analyse de marché" pour la téléphonie fixe d'entreprise. Les décisions qui en découleront fixeront les règles régissant ce marché pour une période double de la durée habituelle, soit six ans.

La téléphonie fixe n'est pas un sujet très porteur: l'internet à très haut débit ou la couverture mobile font davantage l'actualité, ce depuis plus d’une décennie et sans doute pour quelques années encore. Pourtant, elle reste un outil de travail précieux sans lequel nombre d'entreprises seraient bien en peine de fonctionner normalement.

Monopole historique de France Télécom puis d'Orange, le réseau téléphonique commuté (RTC) se voit désormais concurrencer par la téléphonie sur IP (ToIP), aussi nommée Voix sur Large Bande (VLB), que proposent Orange et de nombreux opérateurs alternatifs. Ce nouveau service téléphonique "en position déterminée", pour employer une notion issue du cadre européen de régulation, concerne d’ailleurs autant le grand public, qui y accède via les box internet, que les entreprises, quelles que soient leurs tailles.

Sur le sujet, le Cerema a publié en 2018 un guide à l'usage des dirigeants d'entreprises qui  passe notamment en revue différents scénarios de basculement vers la fibre optique, selon le type d’installation téléphonique fixe dont ils disposent.

Pour faire suite à ce travail, et avant d’apporter sa contribution à la consultation publique de l’Arcep, le Cerema se propose de fournir ici quelques éléments d’analyse sur ce marché largement méconnu.

 

Quelques données techniques

 

La téléphonie commutée

Datant pour l'essentiel des années 70, le réseau téléphonique commuté est depuis ses origines un réseau hiérarchisé, déployé en étoile, conçu pour transporter un signal analogique. A la fin des années 80, il s’adjoint une version numérique dénommée RNIS (Réseau numérique à intégration de services) et commercialisée auprès des clients professionnels et entreprises sous la marque Numeris.

Pour mettre deux abonnés en relation, le réseau téléphonique commuté leur procure deux canaux (un dans chaque sens de conversation) : c'est la commutation en mode circuit. La bande passante nécessaire est de 2 x 64 kbit/s pendant toute la durée de la communication.

La commutation locale est assurée par des CAA (Centres à Autonomie d'Acheminement, en nombre décroissant, quelque 250 en 2020 au niveau national), la commutation régionale par des PRO (Points de Raccordement de réseau Opérateurs, un par ancienne région administrative). La desserte des abonnés trop éloignés est réalisée par des URAD (Unités de Raccordement des Abonnés Distants : plusieurs dizaines par CAA) via des liens à 2Mbit/s.

Le RNIS, la version numérique du RTC, s’est adressé aux entreprises :

  • des TPE ont raccordé au réseau de petits commutateurs avec des abonnements dits "Accès de base" T0, ne permettant que deux communications simultanées, mais qu'il était possible de grouper, tout comme pour les lignes analogiques ;
  • de grosses PME, ETI et grandes entreprises ou sites publics, ont opté pour des abonnements dits "Accès primaire", offrant jusqu'à 30 canaux, mais souvent utilisés en-dessous de leur capacité maximale.

Les entreprises se sont par ailleurs équipées de systèmes autorisant des communications tant avec l’extérieur qu’en leur sein. Ces standards téléphoniques privés (ou PABX) se différencient d’abord par leurs tailles : micro-commutateurs (quelques postes), auto-commutateurs de faible (10 à 50 postes), moyenne (50 à 300 postes) et grande capacité (300 à plusieurs milliers de postes). Leurs abonnés y sont reliés par voie analogique ou numérique selon des formats de transmission « propriétaires ».

 

La téléphonie IP (internet protocol)

Pour tous les types d'usagers, résidentiels ou non, il existe désormais des services de téléphonie sur IP (ToIP) qui transportent la voix par paquets (selon le protocole VoIP) sur un réseau partagé. La voix étant une application temps réel exigeante, le réseau doit être capable d'acheminer les paquets sans trop de délais et dans l'ordre.

Comme les opérateurs ont proposé de la téléphonie fixe via leur box fonctionnant avec l'ADSL, ce service voix a été dénommé VLB (voix sur large bande). Pour les usagers qui n'ont pas choisi la box, Orange développe une offre pour le grand public, les TPE et les petites PME : la boite Accès Essentiel d'Orange, expérimentée dans le Finistère Sud depuis janvier 2017 en prévision de l'arrêt du RTC dans quelques années, fournit jusqu'à quatre conversations simultanées.

Toutes les offres triple play sont pourvues d'un canal voix fixe, que ce soit pour les particuliers ou les TPE. Pour les plus grands établissements, la voix sur IP (VoIP) passe par des liens multi-canaux sur cuivre (SDSL) ou fibre optique.

Depuis quelques années, des entreprises se sont équipées d'IPBX, commutateurs téléphoniques fonctionnant entièrement sous IP, y compris les terminaux téléphoniques qui sont reliés au commutateur par le réseau informatique.

Enfin, des solutions de téléphonie sur IP dites hébergées (ou Centrex) proposent d'externaliser toutes les fonctions téléphoniques à un opérateur via un simple accès haut débit : il n'y a plus de commutateur dans l'entreprise qui souscrit alors à des services facturés au poste téléphonique.

 

RTC et IP : deux mondes cohabitent

Pour répondre au besoin d'universalité des échanges téléphoniques, il existe des passerelles entre le RTC et le monde de la téléphonie sur IP.

Il est ainsi possible pour une entreprise de conserver un PABX, ainsi que les terminaux téléphoniques analogiques ou numériques propriétaires, tout en s'abonnant à un service de téléphonie sur IP via un lien haut débit. Cette option transitoire (vers le tout IP) évite ainsi d’avoir à renouveler en une seule fois tout le parc de terminaux téléphoniques de l'entreprise, ce qui représente un coût non négligeable pour nombre d'entre elles.

Rappelons par ailleurs qu’il existe aussi des passerelles entre les deux types de réseaux, RTC et IP, au niveau des infrastructures des opérateurs de sorte qu’ils puissent s'échanger le trafic de leurs abonnés respectifs.

 

Les offres de gros

 

cegetel

Au début de l'ouverture à la concurrence du service téléphonique fixe, fin des années 90, à l'époque du 7 de Cegetel ou du 2 de Tele2, les opérateurs devaient échanger le trafic avec France Télécom au niveau des PRO. Les nouveaux entrants devaient donc construire un réseau national reliant tous les PRO.

Or, si ces contrats ont migré depuis vers le niveau plus fin des CAA, l'Arcep rappelle dans sa consultation en cours qu'à l’occasion du 5ème cycle d'analyse de marché, elle a défini les PRO comme seuls échelons pertinents pour l'échange de trafic, ce à cause de la baisse du trafic observée mais aussi du fait du basculement de la terminaison d'appels vers l'IP, deux raisons qui font que les accès sont sous-utilisés et représentent un coût inutile pour les opérateurs alternatifs.

Pour passer des appels téléphoniques avec un autre opérateur que France Télécom, l'usager devait composer un préfixe désignant l'opérateur de son choix (ex : le 5 chez Omnicom). Puis, pour faciliter l'usage, l’Autorité de régulation a demandé à France Télécom de mettre en place la présélection du transporteur. L'abonné informait l'opérateur historique, une fois pour toute et par écrit, de l'opérateur de son choix et n’avait plus à composer de préfixe particulier, cela tant pour le grand public que pour les entreprises.

Enfin, pour une ouverture complète de ce marché à la concurrence, le régulateur a imposé à l'opérateur historique de faire une offre de gros dénommée VGAST (Vente en Gros d'Abonnements au Service Téléphonique) qui permet aux alternatifs de commercialiser une offre complète (abonnement plus trafic téléphonique).

 

Evolution du marché

Depuis l'arrivée de l'internet et de l'ADSL, le nombre d'abonnements au RTC n'a cessé de décroître, tant sur le marché grand public que sur le marché entreprise. Les graphes ci-après le montrent clairement.

 

Degroupage partiel
Source : Orange, rapports annuels

A l'horizon de la fin de la prochaine période de régulation (2021-2026), le nombre d'abonnés grand public au RTC devrait être proche de zéro.

Evolution entreprise
Source : Arcep, document mis en consultation publique

Nota bene : sur le marché entreprise, le volume d'abonnements ne reflète pas la quantité de sites raccordés ou d'abonnés. En effet, l'Arcep peut dénombrer plusieurs dizaines d’abonnements pour un établissement raccordé par un seul accès primaire.

Au vu de la tendance observée depuis 10 ans, le nombre d'abonnements en VLB devrait dépasser le nombre d’abonnements au RTC dès cette année, tandis que ce dernier tendra vers zéro à l’horizon 2023-2024, soit avant la fin de la prochaine période de régulation.

Enfin, le trafic téléphonique fixe se caractérise lui-même, c’est-à-dire indépendamment de la réduction du nombre d’abonnements, par une forte tendance à la baisse.  Cette décrue résulte d’une évolution rapide des pratiques professionnelles qui se traduit en particulier par : davantage d'appels passés et reçus via les terminaux mobiles ; des appels téléphoniques remplacés par l'envoi de courriels dont le volume ne cesse de croître (avec une progression observée à plus de 3% par an ces dernières années).

 

Conditions d'une phase transitoire de VLB sur lien cuivre

Pour une entreprise qui souhaiterait recourir à un opérateur offrant des services de voix sur IP et dont l'établissement à raccorder ne serait pas situé dans une zone couverte par la fibre optique, FttH ou FttO, le recours à une solution sur cuivre SDSL pourrait constituer une solution d'attente.

Cela entraînerait toutefois deux opérations lourdes consécutives qui, même espacées de plusieurs années, et au-delà du surcoût financier, représenterait un fort surcroît de travail pour les équipes réseau et de perturbations pour le personnel.

Pour ces raisons, attendre la fibre apparaît de loin comme la solution préférable.

 

De quelle régulation les acteurs ont-ils besoin ?

Sur le marché entreprise, la voix fixe n'est le plus souvent qu'une composante d'un ensemble plus large comprenant par exemple un accès à très haut débit à l'internet, la mise en réseau virtuel privé (VPN) d'établissements géographiquement dispersés, une flotte de téléphones mobiles, voire un service de messagerie unifiée mêlant téléphonie fixe et mobile, ainsi qu’une messagerie écrite.

Dans la perspective annoncée, à moyenne échéance, de l'arrêt progressif du RTC, de plus en plus d'entreprises passeront donc à la téléphonie sur IP au cours des prochaines années, et ce d'autant plus facilement que les offres fibres optiques seront disponibles et qu’il existera un marché concurrentiel.

Pour les derniers usagers du RTC, l'Arcep a relevé deux points d'attention : les tarifs et la qualité de service.

L’Autorité entend d’abord veiller à ce que les tarifs restent stables et qu’aucune augmentation ne vise en particulier à faire levier pour convaincre les entreprises de basculer vers la fibre. De telles pratiques pourraient en effet pénaliser plus que de raison toutes celles des entreprises qui n'auront pas le choix de quitter le RTC.

Quant à la qualité de service, son maintien devra être garantie jusqu’au bout. La téléphonie fixe en entreprise est, à preuve du contraire, un outil de travail irremplaçable. Or rien n'est pire commercialement qu'une entreprise injoignable pendant des heures ...

Acteurs