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Les grands enjeux du prochain cycle d'analyse des marchés du haut et du très haut débit

Le 27 septembre dernier était la date limite pour que les acteurs du domaine remettent à l'Arcep leur contribution à la consultation publique lancée au début de l'été. Cet exercice n'ayant lieu que tous les trois ans, il revêt une importance particulière en cette période de grand chantier national du déploiement du FttH qui va conduire, à l'horizon de la fin de la prochaine période de régulation, 2023, à un bouleversement du paysage numérique en France. En effet, selon toute vraisemblance, le nombre d'abonnés très haut débit sera majoritaire après quinze années de domination du DSL.

L'article qui suit reprend, pour l'essentiel, le propos liminaire tenu par le Cerema dans sa contribution à la consultation publique. Le lecteur intéressé par la totalité de la contribution peut la télécharger à partir de cet article : "Contribution du Cerema à la consultation publique de l'Arcep - Accès fixe à haut et très haut débit".


Quand la fibre va-t-elle véritablement remplacer le cuivre ?

Progression de la fibre

A l'horizon 2023, celui de la prochaine analyse des marchés, l'ensemble des chantiers de construction de lignes FttH seront achevés, en totalité ou en grande partie : les projets FttH sous maîtrise d’ouvrage publique (« RIP », réseaux d’initiative publique) initiés par les collectivités dans le cadre de l'appel à projets France Très haut débit dans les zones de faible densité, ceux de la couverture en zone intermédiaire, dite « AMII » pour lesquelles Oranges et SFR ont pris des engagements fermes en 2018 et celle des 106 communes en zones très denses (ZTD) sous déploiement des opérateurs privés en pleine concurrence. Pour ce qui concerne les AMEL (appel à manifestation d'engagements locaux) qui totalisent quelque 850 000 lignes raccordables, les engagements des opérateurs pour les dates de fin de chantier s'échelonnent jusqu'à mi-2024 mais en grande majorité, ces dates seront incluses dans le prochain cycle d'analyse des marchés.

Le graphe ci-après a été établi à partir des données publiées par l'Arcep dans son observatoire trimestriel des accès fixes et des chiffres communiqués par l'association InfraNum dans son dernier observatoire.

Méthodologie du graphe

A partir des données connues jusqu'au deuxième trimestre de 2019, il propose une vue extrapolée(1) de l'évolution du nombre d'abonnés au FttH au-delà de la fin du prochain cycle d'analyse des marchés, fin 2023. C'est la courbe en pointillés bleus.

La courbe en pointillés rouges a été tracée à la main selon une forme de progression classique pour ce type de données opérationnelles en passant par deux points annoncés par InfraNum : 30,7 millions de lignes raccordables fin 2022. 34,1 millions fin 2025.

(1)Polynôme d'ordre 4

Commentaires : ce graphe montre que la construction de lignes FttH va devoir continuer à accélérer légèrement dans les deux ans qui viennent pour qu'il soit possible d'atteindre l'objectif fixé. Le taux de pénétration de 70% paraît atteignable tout en constituant néanmoins un objectif ambitieux. En effet, cette valeur agrégera à l'avenir des taux de pénétration très différents en valeur et en signification puisqu'elle fera la moyenne entre celles relatives à des plaques dont la commercialisation a commencé depuis plusieurs mois et d'autres depuis plusieurs années, parfois plus d’une décennie.

Déclin du cuivre : Ce graphe nous montre que le prolongement des tendances actuelles conduit d’ici deux ans à ce que le nombre d'abonnés FttH dépasse celui des abonnés DSL (sur cuivre). Cet évènement se produira donc au milieu du prochain cycle d'analyse des marchés, de sorte qu'à la fin du cycle à venir, en décembre 2023, le cuivre ne sera plus, et de loin, le media le plus utilisé pour accéder à l'internet à haut (ADSL notamment) ou très haut débit (VDSL2). Le rapport entre les deux pourrait se situer aux alentours de deux tiers pour le FttH, un tiers pour le DSL, car une inflexion de la courbe de progression du FttH est à prévoir, à l'image de ce qui s'est passé au Japon (graphe ci-dessous).

Comparaison avec le Japon

A titre de comparaison entre la situation de la France aujourd'hui et celle du Japon, le graphe ci-contre présente la situation des deux réseaux au Japon, qui montre un croisement des courbes douze ou treize ans avant le même phénomène en France.

Un tel retard pris par la France par rapport à un pays de l'OCDE doit encourager les pouvoirs publics à prendre toutes les mesures possibles pour achever au plus tôt la couverture du territoire national et maximiser le taux de pénétration de la fibre optique.

Dans ces conditions, la construction des lignes étant pour l'essentiel acquise, cette analyse des marchés doit vraiment se concentrer sur tout ce qui a trait à la commercialisation du FttH, tant pour le grand public que pour les entreprises.

 

Situation du câble en France

Bien que dans sa précédente analyse des marchés, l'Arcep ait proposé " d’exclure du périmètre de l’analyse du marché de la fourniture en gros d’accès local en position déterminée - les offres d’accès proposées via le câble ", il pourrait être intéressant d'inclure dans la présente analyse un chapitre sur cette technologie potentiellement importante avec neuf millions de foyers raccordables.

L'arrêt probable du câble, tel qu'annoncé par le président d'Altice en décembre dernier lors d'une audition au Sénat, confirmé depuis à plusieurs reprises, impactera le marché du FttH. Par conséquent, l’ARCEP, non mandatée pour réguler l’offre câble, devrait tout de même se préoccuper des incidences sur le marché régulé, tout particulièrement dans le présent exercice d’anticipation.

A propos des conditions de la "transformation" du réseau câblé en réseau FttH, l'Arcep avait estimé nécessaire de mettre en garde SFR contre toute pratique qui serait préjudiciable à un bon exercice de la concurrence.

L'Arcep trouvera une analyse détaillée du sujet dans un article publié sur le site web du Cerema "Altice renonce au câble".

Les derniers chiffres de l'observatoire de l'Arcep, traduits dans le graphe ci-après, montrent que depuis plus d'un an, des abonnés au câble 100Mbit/s résilient leur abonnement pour très probablement basculer vers le FttH de sorte que, à l'horizon de la prochaine analyse de marché, il se pourrait qu'Altice ait éteint son réseau câblé, au moins sur une partie des territoires, au profit du réseau FttH, qu'elle en soit ou non l'Opérateur d'Infrastructure.

 

La situation des entreprises

L'Arcep indique dans son document d'analyse que 74% des accès spécifiques des entreprises étaient encore fournis sur cuivre à la fin 2018. Cette situation est très préjudiciable à la compétitivité de nos entreprises et tout doit être mis en œuvre pour qu'elles adoptent largement et rapidement les services apportés par les raccordements en fibre optique.

Les questions d'offre et de tarification ne sont pas tout. La situation du marché gagnerait à ce que d'autres freins au changement soient abolis par une action conjointe des pouvoirs publics et des commerciaux des opérateurs dédiés aux entreprises, les nationaux et les régionaux qui sont très nombreux.

Il s'avère que les patrons des PME/TPE n'ont que peu de temps à accorder à ces questions de réseau, sauf s'il s'agit directement de leur outil de travail.

Devant cette situation alarmante, il conviendrait d'étudier la part liée au retard d'implication dans le dans le numérique des entreprises elles-mêmes et celle du moindre équipement des zones, ces deux s’alimentant mutuellement.

Par conséquent, le Cerema propose à l'Arcep d’ériger un dispositif spécifique d’observation et de d’incitation destiné à convaincre les chefs de petites et moyennes entreprises des bénéfices qu'ils peuvent tirer d'un accès fibre pour leur activité.

Marchés pertinents : pas de marché du Très Haut Débit distinct du marché du Haut Débit selon l'Arcep

Lors de la précédente analyse des marchés, l'Arcep avait argumenté sa décision de ne pas considérer qu'il existait en France un marché du Très haut débit distinct du marché du haut débit. Cette réflexion est absente du document mis en consultation aujourd'hui. Si l'Arcep rouvrait cette discussion, trois ans plus tard, quels seraient ses arguments en faveur du maintien du statu quo sur cette question ?

De son côté, le Cerema note qu’encore aujourd’hui, seul un petit nombre de services « de masse » (consommé par le grand public) n’est accessible que via la fibre : toujours pas de "killer app", donc. Pour peu que le débit disponible sur le lien DSL puisse répondre au qualificatif de "bon haut débit", soit 8Mbit/s descendants, tous les services audio-visuels, les plus consommateurs de bande passante, sont accessibles, parfois légèrement dégradés : il faut compter 20Mbit/s pour un flux vidéo 4K. Seule la consommation simultanée au sein d'un même foyer de flux vidéo 4K rend la fibre indispensable.

Toutefois, au cours du prochain cycle, alors que dès 2019 sont commercialisés des écrans 8K de toutes tailles (jusqu'à 2,8m de diagonale, 3 500€ pour un 65"), arriveront sans doute sur le marché des écrans 8K à des tarifs accessibles pour un grand nombre de consommateurs. Le directeur de l'innovation de France Télévision s'exprimait récemment à la radio sur l'arrivée prochaine de ce nouveau standard à laquelle ses services techniques se préparaient. Il sera expérimenté à l'occasion des prochains jeux olympiques de Tokyo l'an prochain.(2)

Depuis quelques mois déjà, YouTube met en ligne des vidéos à ce format. La bande passante nécessaire pour pouvoir les visionner serait d'environ 50Mbit/s de sorte que, pour bénéficier des contenus vidéos en ligne à ce nouveau format, le très haut débit sera indispensable, par la fibre ou le VDSL2, lequel ne bénéficie réellement qu'à 10% des abonnés environ. Comme pour le passage à la 4K, la chaîne de production audiovisuelle devra une nouvelle fois être remplacée, ce qui prendra des années, mais dans un horizon de moyen terme.

Dans ces conditions, il pourrait être envisagé de commencer à définir un marché pertinent du THD, qualifié par l'Europe de NGA, pour les services dont le débit descendant est supérieur à 100Mbit/s, sans attendre que les usagers considèrent qu'ils ont absolument besoin de THD pour regarder la TV en qualité 4K ou utiliser de nouveaux services pas encore très répandus.

(2)https://www.latribune.fr/technos-medias/ultra-haute-definition-la-8k-annoncee-pour-les-jo-de-2020-817813.html
 

La présente analyse des marchés revêt une importance indéniable car le prochain cycle verra se produire le véritable basculement des abonnés du cuivre vers la fibre. Ce phénomène entraînera sans aucun doute une modification massive des usages, tant grand public que professionnels.

Sur ce dernier marché, les difficultés financières récentes rencontrées par Kosc, l'opérateur en qui l'Arcep voyait, il y a trois ans, l'acteur susceptible de dynamiser le marché entreprises, amène à s'interroger une nouvelle fois sur les moyens efficaces pour atteindre l'objectif visé.