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Altice renonce au Câble

Audition de M. Weill, président-directeur-général d'Altice France au Sénat

Lors de son audition au Sénat (audition de M. Alain Weill au Sénat) le 12 décembre devant la Commission des affaires économiques, Alain Weill, Président Directeur Général d'Altice France, a commencé par une page d'histoire du câble.

Extraits de l'audition relatifs à l'avenir du réseau câblé

Extrait du compte rendu de l'audition de M. Weill, président-directeur général d'Altice France, mis en ligne sur le site du Sénat :

Le groupe a été créé dans les années 90, à Châteaurenard, lorsque Patrick Drahi a eu l'intuition qu'il était judicieux d'investir dans le câble, que cette technologie avait de l'avenir. Il avait 30 ans. Il a eu du mal à trouver un financement local pour l'aider à câbler la ville de Châteaurenard, parce que le système bancaire français n'était pas prêt, et il a trouvé un investisseur américain. Finalement, dans les années 2000, il s'est retrouvé à la tête de la quasi-totalité du câble en France avec le groupe Altice, en ayant investi des milliards d'euros, parce qu'il avait eu cette vision, au moment où les investisseurs institutionnels ou les grosses entreprises publiques ou privées ne croyaient plus à l'avenir du câble.

Puis il a déclaré, noté tel que prononcé :

"nous partons en France avec notre réseau euh câble (SIC) qui est maintenant de la fibre FttB en très grande partie (Fiber to the building) qui finalement passera en FttH donc Fiber to the home. Donc c'était notre force, notre acquis, d'avoir cru depuis toujours au câble qui devient aujourd'hui de la fibre et donc nous sommes le numéro un du très haut débit en France".

Quelqu'un qui est aujourd'hui abonné au câble modernisé a une expérience en matière de télévision et d'internet très haut débit qui est équivalente à celui qui est FttH c’est-à-dire Fiber to the home.

Après, quand il y aura des services sophistiqués qui permettront de remonter de la data depuis le consommateur jusqu'à l'opérateur, il sera indispensable de passer du FttB au FttH, et c'est ce que nous avons commencé à faire. En partant de ces 11 millions de prises, en étant candidat à toutes les DSP (délégations de services publics), les AMEL (appels à manifestation d'engagements locaux) en France, nous espérons monter jusqu'à 20 millions de prises, c'est notre objectif. C'est pour ça que nous avons créé la société SFR FttH."

Et un peu plus tard, il est revenu sur son projet de migration : "

"le câble va continuer à se moderniser pour aller jusqu'à la fibre totale, jusqu'au FttH".

Notre analyse

Retour sur le passé

Sur l'historique, il peut être utile de rappeler qu'aujourd'hui SFR est en quasi-monopole sur les réseaux câblés de télévision, dont certains, dans des petites communes rurales, n'ont pas encore été, et ne seront probablement jamais, mis à niveau pour offrir de l'internet à très haut débit. On trouve principalement dans l'Est de la France ou en région parisienne (St-Quentin-en-Yvelines) des réseaux câblés qui sont exploités en régie par des collectivités et proposent des accès THD à l'internet.

La suite du discours démontre que Altice, après trente ans d'une stratégie d'acquisition de réseaux câblés de télévision, ne croit désormais plus à l'avenir du câble. Le présent article explique pourquoi.

Situation actuelle des réseaux câblés

Les "onze millions de prises" que le PDG d'Altice France avance mêlent câble de télévision rénové (FttLA) et fibre optique (FttH). Les derniers chiffres publiés par l'Arcep montrent que le potentiel commercial du câble seul est d'environ neuf millions de logements éligibles.

SFR termine la modernisation de ses derniers réseaux câblés pour qu'ils offrent des accès à l'internet 100 Mbit/s. On remarque que la courbe verte atteint bientôt un maximum, contrairement à la courbe du FttH qui a une allure exponentielle. SFR-Numéricable n'a en effet déployé ces dernières années aucun nouveau réseau câblé.

Dans tous les immeubles collectifs, comme les prises TV ont été systématiquement installées dans les appartements pour apporter aux occupants les services audiovisuels, le nombre de logements éligibles et de prises se confondent. En revanche, en zone pavillonnaire, ne sont raccordés au réseau que les propriétaires qui ont demandé à l'être. En utilisant l'expression "lignes raccordables" dans son observatoire trimestriel, l'Arcep compte les locaux éligibles, raccordés ou non.

Deux réseaux NGA* pour un opérateur, c'est un de trop

Comme le groupe Numérique et Territoire l'évoquait en mai dernier dans sa réponse à la consultation publique de l'Arcep visant un "Projet de recommandation relative à la cohérence des déploiements des réseaux en fibre optique jusqu'à l'abonné", en page 8, cette décision stratégique d'Altice n'est pas surprenante. En rachetant Numericable en 2014, SFR s'est retrouvé propriétaire de deux réseaux THD concurrents. SFR avait commencé à déployer de la fibre FttH en zone AMII et en zone très dense, dans des villes avec ou sans câble. Pour étendre sa zone de chalandise, il va devoir aussi déployer du FttH dans des villes qui ont le câble.

En effet, dans le cadre de l'accord passé en juin 2018 entre Orange et SFR qui se sont réparti les communes de la zone AMII, SFR sera amené à déployer du FttH dans une trentaine de communes dans lesquelles il a déjà une offre THD par câble, comme par exemple celle d'Istres dans les Bouches-du-Rhône (cartes ci-contre).

Il va aussi passer des accords commerciaux avec des opérateurs qui auront déployé le FttH dans les communes dans lesquelles il exploite un réseau câblé THD.

Exploiter deux réseaux concurrents dans les mêmes zones est un non-sens économique.

La logique industrielle veut que SFR ne conserve pas deux réseaux, car cela double tous les coûts : maintenance des équipements d'opérateur (CMTS, l'équivalent des DSLAM de l'ADSL ou des OLT du réseau FttH), gestion de deux technologies de boxes clients (stocks et mise à niveau des logiciels), frais de personnels pour disposer de techniciens compétents en câble et d'autres compétents en FttH.

Depuis un an, avec 1,3 millions d'abonnés, SFR perd des clients du THD câble, sans doute au profit du FttH. Il semble que le public ne soit pas séduit par le câble, malgré le bon niveau de service télévisuel et d'accès à l'internet à très haut débit qu'il propose. Le taux de pénétration du câble est passé sous la barre des 15% alors que celui du FttH, plus récent, ressort au T3 2018 à 36%.

Après avoir affirmé, à juste titre, que le niveau de service apporté par le câble actuellement fait jeu égal avec le FttH, le PDG d'Altice France note tout de même que le débit montant risque de devenir insuffisant et que cela justifie le passage au FttH. Il peut  tout de même aller jusqu'à 40 Mbit/s dans les offres actuelles. Or, la bande passante du câble est très importante et pourrait proposer du gigabit par seconde à ses clients, dans les deux sens. Pour ce faire, il suffirait de cesser de consommer une grosse partie de cette bande par la diffusion en simultané du bouquet des chaînes de la TNT notamment et de faire passer ces chaînes, une par une, par la box. Ainsi, SFR annonçait des tests à 3Gbit/s pour l'abonné à l'été 2016 avec des équipements Cisco à la norme DOCSIS.3.1.

 

Le réseau FttH : ultime modernisation d'un réseau câblé ?

Depuis des années, Numericable puis SFR entretiennent la confusion entre le FttB (fibre jusqu'au bâtiment (collectif)) et le FttH, fibre jusqu'au logement. Pour tenter d'y mettre fin, l'Arcep a même pris un arrêté "le 1er mars 2016 relatif à l’information préalable du consommateur sur les caractéristiques techniques des offres d’accès à l’internet en situation fixe filaire", imposant aux opérateurs de préciser dans leur communication la technologie filaire qui assurait le raccordement final du logement.

Le discours du PDG d'Altice France au Sénat expliquant qu'il va transformer son réseau câblé en réseau FttH est une présentation marketing qui ne correspond nullement à la réalité technique et matérielle. Ces deux architectures de réseau sont trop différentes sur de nombreux points pour que l'une devienne l'autre après travaux :

  • pour le câble, les zones arrière du dernier amplificateur fibré groupent de 50 à 80 clients, pour le FttH, celles du point de mutualisation groupent 100, 300 ou 1000 lignes (hors immeubles en zone très dense).
  • le câble fibre optique qui relie le dernier amplificateur d'un réseau câblé rénové pour offrir du THD n'est pas dimensionné pour raccorder en fibre tous les abonnés situés en aval.
  • il faudra innerver toutes les colonnes montantes des immeubles en fibre.
  • il faudra poser tous les points de branchement optique là où actuellement il y a des splitters coaxiaux en cascade (sorte de multiprise du câble TV).
  • il restera à réaliser le raccordement final des nouveaux abonnés en FttH en remplacement du câble coaxial.

La seule infrastructure réutilisable sera les fourreaux restés libres dans les rues dont SFR est aujourd'hui propriétaire après le rachat des réseaux câblés. C'était en particulier un des enjeux de la négociation entre l'Eurométropole de Strasbourg et SFR l'an dernier pour le rachat du réseau câblé par l'opérateur à la collectivité. Celle-ci a exigé un droit d'usage gratuit sur un fourreau libre par axe dans l'agglomération.

De plus, le réseau câblé n'a pas été conçu pour être ouvert à la concurrence, contrairement au FttH dont toute la régulation depuis 2009 est orientée en ce sens.

En conséquence, nous pouvons considérer que SFR, s’il veut fournir une offre FttH dans une commune, devra soit acheter ou louer des lignes à un concurrent, soit déployer un nouveau réseau FttH sur ses fonds propres.

 

Conclusion

Après avoir investi des centaines de millions d'euros ces dernières années dans les réseaux câblés pour proposer des accès à l'internet à très haut débit, suite à une première phase d'équipement en internet 30Mbit/s que Numericable avait réalisée sur certains réseaux, Altice renonce désormais à cette technologie et mise sur le FttH, plus pérenne car plus évolutif, et qui répond à la demande des clients grand public.

A l'automne dernier, le PDG d'Altice USA, quatrième câblo-opérateur, dans un pays où le câble est beaucoup plus répandu qu'en France, annonçait déjà qu'il renonçait au câble en faveur du FttH.

Au fil des déploiements des plaques FttH dans les communes câblées, par SFR ou par ses concurrents, les clients THD câble seront sans doute invités par l'opérateur à migrer vers la fibre jusqu'à l'extinction complète de son réseau câblé, tout au moins des équipements d'accès à l'internet très haut débit.

En effet, les engagements que l'opérateur a pris au titre du "Must-carry", qui correspond aujourd'hui en France à l'obligation de distribuer gratuitement les chaînes de la TNT sur les réseaux câblés de télévision, devront continuer à être tenus. Ce point sera crucial notamment dans le logement social où il n'est a priori pas possible de contraindre les occupants à s'abonner à une offre triple-play pour simplement regarder les chaînes de la TNT. Dans sa réponse à la consultation publique du CSA en 2008 relative au passage à la télévision numérique, Numericable revendiquait 1 700 000 abonnés au service antenne. Altice va donc probablement devoir maintenir en état son réseau câblé pour assurer seulement le service audiovisuel, et cela pendant encore des années.